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Les outrances de la rationalisation

dimanche 16 février 2014, par Leguman

Quoi de plus entropique que d’être implacablement rationnel ? Mettre le monde en coupe réglée, exploser les croyances, affirmer le règne de la logique, disperser l’obscurantisme et la superstition par la surpuissance de son esprit éclairé. Quel beau programme.

Certes oui, les représentations communes et officielles du monde sont pleines de trous, de fictions et de mensonges qui ne tiennent pas debout. J’ai proposé dans le syndrome de la queue du Mickey une explication sur l’existence de ces fictions collectives. L’important pour le plus grand nombre n’est pas que cette vérité soit une fiction ou non, c’est de jouer au même jeu que le reste du groupe. La terre peut bien être ronde ou plate tant que j’obtiens un siège chauffé à l’Académie des Sciences. Il s’agit au final d’un grande partie de "Jacques à dit" pour rester dans le domaine de l’enfance.

Certains ont pourtant un rapport à la vérité différent. Ils ne peuvent pas manquer de remarquer que tout cela ne tient pas debout. Ce qui est intéressant toutefois est que beaucoup de ces individus qui refusent d’accepter la fiction dominante sont souvent très enclins à embrasser une théorie alternative dans son ensemble, comme si la faille qu’ils perçoivent d’un côté discrédite l’ensemble de la version officielle et valide instantanément l’autre souvent encore plus percée que la première.

On comprend bien comment avoir raison contre le monde entier peut rapidement provoquer un sentiment paranoïaque. La psychologie expérimentale a largement démontré que l’individu soumis à la pression du groupe peut parfaitement nier les évidences. Dès lors qu’un individu prend le parti contre la version officielle, il trouvera du réconfort à s’adosser à une autre théorie, adoptée par un autre groupe à partir de laquelle ils trouveront du réconfort dans leur position dissidente. Théories du complot et bidules new-age illustrent bien le mécanisme.

On peut également observer un phénomène proche avec les esprits logiques et bien entraînés. Ils n’adopteront probablement pas la théorie alternative par le simple fait d’avoir mis le doigt sur une incohérence (même si on compte par exemple quelques éminents membres du CNRS dans des sectes dont la doctrine est délirante). En revanche, ils auront souvent tendance à pousser la rationalité le plus loin possible pour réduire les incertitudes et faire le choix le plus rationnel possible, perdant de vue que leur sur-rationalisation les a emmené bien loin, sur des terrains indécidables. Avec l’idée rassurante d’avoir poussé la rationalité au maximum, ils génèrent finalement un contexte plus chaotique que s’ils avaient conservé un esprit vigilant et critique face à un contexte imprévisible.

Ces deux processus implacables embarquent bien souvent avec eux une bonne dose de simplification. Dans sa quête de sens, l’esprit rationalisant fait l’impasse sur les éléments dénotant de l’indécidabilité de ce sur quoi ils travaillent. Il peut dépenser beaucoup d’énergie pour établir des statistiques fausses, quantifier des systèmes qualitatifs complexes et au final déboucher sur un machin absurde dont l’intérêt est de se convaincre qu’il a fait au mieux.

La rationalité est relative à la personne qui la met en œuvre. Elle consiste en une construction destinée à donner du sens au monde et s’appuie sur un outil difficile à étalonner qui est la perception humaine.

Au final, la rationalisation vaut souvent plus pour une valeur pratique sociale, faire carrière ou se rassurer, que pour régler des problèmes matériels. Ce faisant son rapport à la vérité est très accessoire.